J’étais médecin dans les tranchées

Extrait

Extrait de la préface de Marc Ferro

Voici un texte hallucinant.
Il est l’oeuvre d’un médecin, qui, de 1914 à 1918, a fait toute la Grande Guerre dans les tranchées. À ce jour inédit, il est publié pour la première fois en ce quatre-vingt-dixième anniversaire de l’Armistice.
On n’y trouvera ni idéologie ni jugements ni analyse. Dans l’horreur des postes de secours englués de boue, de sang, et soumis jour et nuit à des pluies d’obus, Louis Maufrais vit sa guerre à lui, pas celle des dirigeants, pas celle des historiens.

Cette guerre avait pourtant commencé pour lui comme du Courteline. Étudiant en médecine, il était en congé dans sa famille, à Dol-de-Bretagne, quand il avait reçu sa feuille de route. Envoyé en Normandie en attendant son affectation, il n’avait pas grand-chose à faire. Il s’ennuie, il observe le nettoyage des tinettes, aide à trier les caleçons, fait passer la visite à des recrues très pittoresques pas si enthousiastes que ça d’aller verser leur sang pour la mère patrie. Ensuite, les classes commencent, cette école du soldat, avec ses marques extérieures de respect, le pas cadencé, la façon de s’aligner et de pivoter.
Puis vient le maniement du fusil, un fusil Gras, datant de la guerre de 1870, qu’on fait manoeuvrer avec des cartouches en bois.
«On nous faisait grimper des falaises, le long de la Vire, en silence, tous feux éteints, cigarettes interdites. Pour un peu, on se serait crus à la guerre !» Le samedi après-midi est consacré à l’hygiène, sauf pour «les universitaires, les juristes, les magistrats et les détenteurs d’une patente». Ce dont Maufrais déduit que «l’intelligentsia était présumée avoir les pieds propres !».
Le voici planton sur le quai d’une petite gare, de neuf heures à midi, baïonnette au canon, devant la porte de la consigne. Une fois relevé, il demande à un employé la raison de sa veille :
«- Ah, me répondit-il, au début de la guerre, on avait mis là un baril d’eau-de-vie pour les blessés. Nous n’avons pas eu de blessés, mais le niveau du baril n’arrêtait pas de baisser. C’est pour cela qu’on a demandé un planton pour garder la porte.
– Et maintenant, ça va ?
– Oh maintenant, il y a longtemps que le baril est vide !»

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